Quand Momus a vu le jour, à mesure qu’il se précisait il a été apparenté à une utopie. Il faut rappeler que ce monde est né du désir de rassembler et de s’approprier des découvertes faites par hasard ou par des recherches, et que le but est de provoquer des rencontres, voir des retrouvailles (avec une pensée, une idée, un dessin, une architecture, un mot, etc). Il n’a pas de dimension corrective à vocation politique, et rien qu’ en cela il n’est pas une utopie ; en revanche il partage la possibilité de réfléchir sur le réel par la représentation fictionnelle.
Aujourd’hui l’ utopie est presque un gros mot; d’abord c’était un genre littéraire apparu un peu avant la renaissance. Depuis il n’a pas fait que traverser les âges, il a été modelé par les événements qui ont fait l’histoire. Au début du 16ème siècle Erasme écrit «Eloge de la folie» qu’il dédie à son ami Thomas More. En réponse, More prépare un éloge de la sagesse qui deviendra son «Utopia»: c’est le nom de l’île qu’il imagine pour exposer un idéal de société humaine. En effet ces deux humanistes, engagés dans la politique de leurs temps, ont le souci d’améliorer la justice sociale et l’ordre moral. «Il y a dans la république utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cités. Je les souhaite plutôt que je ne l’espère.»
Le récit que More nous propose est bien une fiction, avec toute la dimension de critique sociale que cela permet. Certains parlent d’ une «idée-image» qui se situe hors de l’espace et du temps.
Note étymologique : du grec, utopia vient de «ou», privatif, et «topos», le lieu, le tout signifie donc «sans lieu», qui n’existe nulle part; aussi, une autre acceptation l’apparente au mot eutopia qui signifie «lieu de bonheur».
Imaginons dans quel état pouvaient être les esprits à l’époque de la découverte du Nouveau Monde. More se sert de cette effervescence autant qu’il y est sensible puisqu’il suspend Utopia en dehors de la réalité, aux confins du Nouveau Monde tout aussi impalpable mais qui est pourtant avéré. Il est fondamental de toujours penser les choses dans leur contexte, surtout dans le cas de l’ auteur d’utopie : regarder les dates, ce que l’auteur a pu lire, quel est son environnement, dans quel bain politique, culturel et social il évolue.
Rabelais précise bien qu’il y a deux niveaux de lectures à Gargantua et Pantagruel. D’une part il adopte un style léger et drôle, au premier abord, pour viser le peuple : l’humour est une friandise spirituelle et morale auquel la population travailleuse de l’époque est sensible. D’autre part c’est un moyen de maquiller un peu sa portée véritablement critique. Rabelais a été voyageur et étudiant toute sa vie, il n’aurait peut-être pas échappé au buchet sans la protection de quelques hommes d’église puissants dont il avait la sympathie.Plus tard l’irlandais Jonathan Swift (connu notamment pour ses pamphlets) s’en donne à coeur joie pour fustiger la société de son temps, avec des allusions à peine masqué (la pression de la censure étant moins forte à son époque). Mais déjà Les Voyages de Gulliver (1726) sont des fictions qui jouent et jonglent avec les utopies dans la tradition satyrique de Swift. Le 18ème siècle amorce un nouveau modèle de société du type industrielle, mais aussi donne un nouveau visage à la misère. L’ émergence de l’Utopie Socialisante témoigne d’un genre qui évolue avec son temps. Il s’agit là encore de corriger le réel en visant une société plus juste pour les hommes, mais à l’époque de l’Utilitarisme anglo-saxon, la tendance est au pragmatisme.
Jusque-là les utopies étaient fondées sur la confiance dans les capacités perfectibles de l’homme, mais à l’image d’ un XXème siècle ridiculement encrée dans les contradictions, la distopie connait un regain d’intérêt notamment dans le genre de la science-fiction•